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Ce voyageur ne doit pas être inquiété


Auteur : Jean-Pierre Sandoz

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Essais

Son regard s’effraie aux coups de tonnerre des trains qui les croisent. Elle s’apaise enfin, se détourne de la fenêtre ouverte, et reprend le classement de ses feuillets. Ses longues mains fines se glissent avec précaution entre les pages, extrémités douces au contact du papier. Lorsqu’elle humecte son index à sa langue, face à lui, cela plaît beaucoup à Mil’.
Elle s’inquiète un instant des regards appuyés de cet inconnu qui la regarde depuis l’autre extrémité du compartiment. Très vite, elle comprend qu’il écrit ou qu’il dessine. Elle sourit… Mil’, d’un trait saisit la vigueur de ses reins, d’un autre la tenue de ses seins. Pleins d’elle. Il cherche à deviner le grain de sa peau. La jeune femme se sent-elle attirée par lui ? Cette pensée le déstabilise un instant. Son ventre le brûle longuement. Elle s’efforce de garder sa concentration sur son travail que les courants d’air compliquent aussi. Son bandeau blanc ceint sa très belle chevelure brune et bouclée. Soudain elle se lève et se dirige vers ce voyageur. Le fantasme de celui-ci vient à sa rencontre, franchit la distance rassurante, s’incarne. L’intimide et le réjouit. Des yeux verts noisette se penchent sur lui et l’absorbent corps et âme en une fraction de seconde…
-« J’ai réalisé quelques esquisses de vous, je vous trouve si belle… »
D’une voix profonde, elle propose gentiment de juger du résultat à l’arrivée en gare d’Avignon. Son étape est la destination de Mil’. Il a du temps désormais et surtout l’accord de la voyageuse qui regagne sa place. Tout se passe à nouveau dans le visuel. Il sait qu’il devra d’ici quelques kilomètres affronter la représentation qu’elle a d’elle-même, mais le contact est établi. Tout se jouera plus loin, plus tard. Naturelle, elle s’offre avec malice aux études de Mil’, très intrigué. Qu’en est-il de cette ouverture, où les mènera-t-elle ? Il pénètre son modèle, la sonde. Elle accepte sur elle toute la force de son intérêt. Elle a fait le pas de venir jusqu’à lui. Les femmes sentent-elles si fort qu’il les capte ? Au point de se déplacer vers lui.
A-coups ferroviaires, vitesse découpée, hachée d’arbres et de pylônes… De bâtiments qui surgissent ! Elle s’abandonne tranquillement aux cahots maintenant qu’elle sait. Ecrite ou dessinée. Le paysage de Vaucluse, aux confins gardois, échappe à ses œillades stroboscopiques. Mil’ la perd pareillement dans le va et vient latéral du wagon, dans les heurts minuscules, dans les ajustements de son trait aux secousses. Les saccades du train le hantent alors qu’il appuie ses courbes. Tant de la femme lui vient à travers elle. Il la désire de traits. Son sourire sensuel. Son index lentement, sur sa lèvre un peu sèche. Mistral, suspens.
Avignon. Non, il n’a rien oublié à bord du train. Rien oublié d’elle qui le rejoint, fébrile.
-« Alors, est-ce que je peux voir ? »
-« Vous avez un instant, je vous offre quelque chose ? »
-« Je passe un coup de fil et je vous retrouve ! »
Plus tard :
-« Je suis intimidé de vous montrer quelque chose qui reste à travailler… J’espère ne pas trop vous avoir gênée en vous regardant avec tant d’insistance. En retour, vous me demandez quelque chose de difficile… »
-« Oui, je sentais très fort votre regard sur moi, mais l’extérieur est offert de toute façon, n’est-ce pas ! »
-« Je n’avais pas deviné vos taches de rousseurs… »
-« C’est très réussi ce que vous avez fait, vous êtes modeste… C’est vrai, vous m’avez intriguée et ce fut plus fort que moi de vous sourire comme de venir jusqu’à vous… Ne me remerciez pas, c’était malgré moi, c’est ma spontanéité ! »
-« Vos yeux d’abord m’ont attiré. »
-« On ne sait pas trop de quelle couleur ils sont. C’est la lumière qui leur donne leur couleur, mon identité… »
-« Je vous reverrai ? »
-« Je suis en partance pour Postdam, vingt trois heures de train ! »
Mil’ : « Je pars avec vous ! Avec votre permission bien sûr ! Je serai discret, je ne vous adresserai pas la parole. Vous ferez comme si je n’étais pas là. Je vous décrirai, je dessinerai sans trêve vingt trois heures de votre vie. Vingt trois heures de votre curiosité, de votre lassitude, de vos somnolences, de vos éveils, de vos sursauts, de vos étonnements et de votre arrivée… Je tracerai votre légende. Vingt trois heures pour vivre et dessiner le roman de votre voyage, de vos rencontres et de vos méfiances. A l’arrivée, vous ferez ce que vous voudrez de moi. Au mieux une longue consultation de mon travail. Au pire vingt trois heures supplémentaires de retour solitaire me suffiront pour quelques corrections. Peut-être, oserais-je l’espérer, exigerez-vous de moi que je ne dessine que vous désormais… »
-« Vous êtes étonnant… mais je ne repars pas aujourd’hui, je passe une semaine de vacances chez mes parents à Cabannes. Envoyez-moi une copie de votre dessin ! »
-« Non, je vous prie, acceptez celui-ci ! Votre image, à l’intérieur, m’accompagnera toujours. »
Il effleura d’un baiser la joue de celle qu’il ne reverrait plus.

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Jean-Pierre SANDOZ, Parolier Sacem n° 149233571