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Contes de l'Espazor


Auteur : Jean-Pierre Sandoz

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Extraits de biographies

Contes de l'Espazor

Le sol, devant la cabane, était jonché d’aiguilles de pins, de feuilles d’azerolier, toutes sèches. Eparses. J’ai pensé que tu n’étais pas là en ce moment… Tu étais mort ! Fan de peut’ ! Depuis deux mois. D’après madame Pinel. Les goélands tournaient d’une drôle de manière au dessus de l’Espazor. Comme s’ils cherchaient... Muets.
« Les goélands, quand ils crient, ils m’appellent !»

Le mistral soufflait à écorner les « bious » de Camargue. Et plus un chat. Ça, c’était bizarre ! Ni Le Gros, ni les autres ! Ni Steack, ni Frite, ni Salade ! Tes trois derniers chatons ! Partis miauler ailleurs. De chagrin.

Alors je suis resté là, pétrifié. Puis, celle qui n’était jamais venue à la cabane a posé sa main sur mon épaule droite. Et là, j’ai pleuré. Sept ans sans contact avec toi. Sept ans passionnels à vivre avec toi sans toi. Avec toujours l’écho de ta voix. A dire que je t’avais rencontré. Et que j’avais injecté en moi des tonnes de masculin alors que je te côtoyais.
Porté par cet absolu désir, aujourd’hui de passer à la cabane pour te revoir et te rassurer en te disant mon amour fidèle.
« Oh, ne mets pas ça dans mon livre, « amour », sinon je les entends d’ici ces grands cons là : oh, et alors, tu as viré de bord ! »
Ne t’inquiète pas, tu ne les entendras pas. Jamais. Tu es mort. Fan’ de peut’ !

C’est rare, quand même, de rencontrer des gens qui marquent autant que toi. Qui inscrivent leur marque en révélant la nôtre. Définitivement. Je serai toujours un peu cabanaïre, grâce à toi. Je l’étais sans doute avant de te connaître et tu me l’as fait savoir. Passeur.

Alors, elle et moi, sommes passés par la plage. Nous escaladions le sentier raviné par les orages, les tamarins s’écartaient pour nous. Ta barque un peu plus bas, toujours échouée, n’en finissait pas de se défaire. Comme un squelette émerge d’une chair et se défait. En craquant sous le vent. Je ne peux pas croire qu’il en soit ainsi de toi. Que ton corps se défasse. Au Ramassis, le cimetière des pauvres. Et qu’un jour ne resteront de toi que tes bagues.
« Mes bagues ? Elles ont chacune leur histoire ! »

Tu es mort, fan’ de peut’ ! Qu’est ce qui reste ? Le Sud, "ça t’a une de ces gueules désormais" ! Sans la tienne. Sans tes coups de gueule. Sans les injustices que tu m’as faites. Quelques jours avant de me demander pardon ! Toujours.
Les petits gris ont l’air con sur leur tige de fenouil. C’est comme un plan arrêté. Comme si la nature n’avait plus d’intelligence puisque tu n’es plus là pour l’expliquer à ta façon.

Mon prof de français, celui qui enseignait braguette ouverte, mèche rebelle et qui rendait les copies tachées de confiture, disait : "les grands génies sont des nommeurs"! Toi, mon ami, tu en étais un ! Bon, moi j’étais ton écrivain, "oh ! l’écrivain !". Baptisé par tes soins, adoubé pour la chevalerie marine de Thau ! On écrivait ton livre, le verbe était à toi. J’étais bridé. Comme un cheval dont on va tirer le maximum.

Ta mort va-t-elle me débrider et me permettre enfin de dire sans réserve ta qualité et de faire part de ce jeu de miroirs qui fut le nôtre. Et honorer enfin ta commande en prenant les commandes !

Tu sais, on m’avait dit il y a sept ans, en haut lieu culturel, que ton livre, celui que l’on écrivait ensemble, n’intéresserait personne, s’il n’était que ton témoignage : les personnages comme lui « courent les venelles de la littérature ».
Il ne doivent pas courir tant que cela ! Les venelles d’aujourd’hui sont vides de personnages de ton rang et la littérature elle-même se vide de lecteurs.
Je t’avais parlé aussi de celle qui s’était écriée : « Si Jean-Pierre Sandoz avait fait quelque chose de bien, cela se saurait ! »
Oui, j’avais fait quelque chose de bien : te rencontrer. Elle le savait, mais comment aurait-elle pu en prendre la mesure ?
Et puis il fallait, selon elle, que j’écrive avec une « belle petite écriture à la Christian Bobin ! » Pour parler de Zorba le Grec !? Pour décrire Diogène !? Pour témoigner de toi !? Pour dire la mesure de ta Méditerranée qui est une démesure ! Une petite écriture pour dire tes mains comme des battoirs et les étincelles que faisaient tes bagues quand tu tapais du poing sur la table !!
Et tu es mort, fan de peut’ !

Le monde a besoin de cette énergie que tu étais !

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Jean-Pierre SANDOZ, Parolier Sacem n° 149233571